#Nouvelle : Indécente Incandescence

La rumeur courait depuis quelques semaines, peut-être même depuis des mois, mais cela faisait seulement quelques semaines qu’elle avait pris une véritable ampleur. Elle laissait entendre qu’une énième fin du monde nous était promise ; elle prendrait forme dans la chute prochaine d’une comète filant sur nous comme une étoile furieuse. La rumeur disait aussi que les gouvernements s’étaient mis d’accord pour étouffer l’affaire évitant ainsi crises et mouvements de panique. Mais vaccinés par l’apocalypse Maya et par le peu de crédit que nous accordions à ce qui bruissait sur internet, nous ne nous étions pas inquiétés. Une fin du monde de plus, même avec tout le folklore conspirationniste qui trouvait sur les réseaux la parfaite caisse de résonance, cela n’émouvait plus personne, et surtout pas le petit prof de math de province que j’étais.

 

Et puis la rumeur s’était précisée. Renforcée par de pseudos documents officiels qui fuitaient via les réseaux sociaux. Ils s’échangeaient sans que l’on puisse en attester leur authenticité, parfois même sans que l’on puisse en attester du contenu quand celui-ci était rédigé en chinois ou russe. De toute façon c’était trop gros pour que l’on y croie, je ne pouvais pas admettre une conspiration internationale qui aurait caché la vérité sur la finitude prochaine, rapide et violente de notre planète. Quand la télévision a repris la rumeur pour en faire une information, j’ai ri. Jaune, mais j’ai ri ; en tout cas au début mais cela a vite viré à la pantalonnade grotesque. On a fait venir en plateaux des scientifiques qu’ils nous disent qu’aucune comète n’avait pu échapper à l’étude scientifique de l’univers. Les patins dans la télévision énuméraient la liste des objets stellaires menaçant la planète pour nous prouver que tout était sous contrôle, qu’ils les connaissaient leurs noms et cela donnait lieu à une litanie ressemblant à un inventaire à la Prévert.

 

Au lieu de rassurer les gens, l’insistance avec laquelle les télévisions relayaient les mêmes informations, et l’incompétence chronique des journalistes abreuvant les téléspectateurs de paroles faussées, maladroites et approximatives avaient amplifié l’angoisse en donnant du crédit à cette rumeur. Les gens se sont mis à douter, c'est-à-dire à croire à la proximité de cette fin du monde, au mensonge d’État. La panique, la tension et la peur se sont emparées de la société. Je trouvais cela ridicule, il n’y avait rien de rationnel ; ni dans la rumeur ni dans le fait d’y croire. Après m’être amusé de l’ampleur que la télévision donnait à la rumeur, je choisis de rester loin d’elle et des médias anxiogènes préférant me concentrer sur mes cours. Si je voulais finir le programme avec mes cinquièmes, il allait falloir bûcher sérieusement avant la fin du mois de mai. En temps normal mobiliser l’attention d’une classe de préados quand approche de la fin de l’année relève de l’exploit. Mais avec cette rumeur d’apocalypse qui a phagocyté les esprits, c’était pire. Le monde était tendu, superstitieux et suspicieux comme si son voisin détenait la vérité. L’atmosphère lourde et épaisse qui empoisse  le printemps s’est répandue aux enfants.

 

Et depuis ce matin, il y a cette nouvelle qui se répand comme une trainée de poudre : le président va intervenir en direct dans les médias, tôt le matin parce qu’il faut se coordonner avec la Chine qui la première a pris une position officielle. Je suis dans la voiture en direction du collège quand le président s’adresse à nous. Sans ambages il annonce la chose ; la fin du monde est proche, prochaine, certaine et inéluctable. Une comète percutera la lune puis la terre dans moins de 24 heures. Il n’y a plus rien à faire, plus rien à vivre, dans la radio j’entends les larmes du président et je me demande s’il est triste pour nous ou s’il est comme tout le monde triste de mourir. Au moins, lui, il est devenu président, pas de quoi avoir des regrets, moi, je ne suis que prof de math dans un collège de province. Je suis abasourdi par cette annonce. Le reste de l’allocution aux réels accents solennels conseille aux gens de retrouver leur famille et d’attendre dignement la fin de notre humanité ; mais l’État peut-il réellement être conseil dans une pareille circonstance ? Je conduis machinalement jusqu’au collège, mais mes pensées sont ailleurs. Que faire ? Mes parents sont en voyage, je les sais heureux dans un endroit de rêve. Moi, je suis seul, célibataire, sans ex-femme ni enfants à mi-temps, fils unique éprouvant pour le reste de sa famille un lien suffisamment consensuel et distendu pour qu’envisager de voir venir la fin du monde avec eux me répugne.

 

Je reviens à moi. L’air est électrique, bruyant des angoisses qui se nouent et éclatent au loin. J’aperçois des gens incrédules qui errent comme hagards, d’autres qui s’agitent et dont je suppose qu’ils rentrent chez eux attendre la mort en famille. Je n’ai pas envie de réfléchir à la bonne décision à prendre. Par habitude je rentre dans le collège, je passe à la machine à café, un expresso sucré et je rejoins ma salle de classe. Pourtant c’est plus fort que moi, assis au bureau je ne peux m’empêcher d’y penser. La fin du monde sera là d’ici à demain et plus rien ne sera possible. On a soupçonné Dieu de vouloir nous éliminer, on a  incriminé l’homme dans sa propension à s’autodétruire, l’écologie devait avoir notre peau et si ce n’était pas elle, les maladies, les guerres, le nucléaire, la famine ou le suicide, mais au final, nous avons échappé à ces nos morts pour finir fauchés par une étoile comme un vulgaire insecte qui s’écrase sur le pare-brise de la voiture. Je voudrais parler à quelqu’un, partager quelques mots sur la fin, essayer d’être spirituel et de laisser un bon souvenir. J’essaie d’appeler une amie. Les réseaux sont saturés et j’imagine mal que les choses s’améliorent.   

 

La sonnerie qui résonne soudain comme un glas dans le collège désert me tire de mes réflexions embrouillées. Elle semble durer une éternité cette sonnerie et le silence qui s’ensuit donne l’impression de tomber comme un linceul, comme si plus jamais je ne sortirai de cette salle. Et là la porte s’ouvre. C’est  Margaux une petite blonde de cinquième B, toujours discrète, ni bonne élève ni vraiment cancre. J’ai du mal à comprendre ce qu’elle fait là et elle doit lire l’incompréhension dans mon regard parce qu’elle n’ose entrer. Elle se tient dans l’encadrure de la porte, son sac sur le dos a regarder le sol comme si elle avait fait une bêtise.

 

- Qu’est-ce que tu fais ici Margaux ? Tu n’as pas appris pour la fin du monde ?

- Si, mais je ne voulais pas rester chez moi. Je savais pas où aller. Comme on a cours de math ce matin, je suis venue.

- Tu sais, tu serais mieux avec ta famille, tes parents, ça ne sert plus à rien d’apprendre les mathématique ou quoi que ce soit d’autre. Il faut profiter du temps qui nous reste pour vivre de beaux moments.

Je ne sais pas d’où me viennent ces mots, ni même pourquoi j’essaie de la convaincre d’une chose à laquelle je ne crois pas. Ne suis-je pas moi aussi loin de mes proches ?

- C’est ma mère, elle a pété les plombs. Elle veut nous tuer. Mais moi, je veux pas mourir. Pas comme ça. Je veux pas rentrer chez moi.

- Je ne vais pas faire cours, mais vas-y, entre.

Je ne sais pas si elle dit vrai ou si ce ne sont que les affabulations d’une ado en crise. À y penser de près la réaction de sa mère semble plausible ; combien de personnes doivent être entrains de se réunir pour se donner la mort et dans un dernier geste se donner l’illusion d’avoir le contrôle sur les choses ? Doit-on les blâmer de prendre quelques heures d’avance sur une fin certaine ? C’est aussi une façon de s’aimer ; le mariage dit jusqu’à ce que la mort nous sépare, mais la mort peut aussi nous unir dans l’éternité.

 

Margaux s’est assise à sa place habituelle et elle donne à ma salle de classe une allure étrange, lugubre comme si elle était entourée de fantômes. La voir ainsi, seule, avec dans le regard l’expression d’une tristesse désemparée m’émeut.

- Monsieur, pourquoi vous êtes venu ?

Qu’est-ce que je peux lui répondre ? Que je suis venu parce que je n’ai nulle part d’autre où aller ? Que personne ne m’attend pour m’entourer de chaleur et d’amour ? Que je suis venu par la force de l’habitude, réflexe pavlovien d’un professeur encore jeune mais déjà formaté par le confort de ses habitudes ? Alors, je lui ai répondu ce que l’on ne devrait pas répondre à un élève.

- Je ne sais pas …

 

La situation est devenue pesante. J’ai envie de partir, mais je ne peux pas laisser la petite seule dans le collège. Si elle a dit vrai, je ne peux pas la renvoyer chez elle ; même pour les quelques heures qui nous restent je suis responsable d’elle. Pourtant j’éprouve le besoin de rouler, la route m’apaise. En plus, je ne voudrais pas que la fin du monde me fauche ici, je voudrais pour ma mort un écrin plus décent.

- Margaux, tu sais, nous n’allons pas rester toute la journée ici. Il ne reste plus qu’une journée, est-ce qu’il y a un endroit où tu voudrais aller ?

Je n’ai pas osé lui dire « un endroit où tu voudrais mourir », mais je crois qu’elle a compris ma question, une expression grave traverse son visage, elle prend le temps d’une sincère réflexion comme si elle avait conscience du poids de sa décision, toutes les décisions que nous prendrons à partir de maintenant seront sûrement les dernières.

- Je voudrais voir l’océan, j’ai toujours rêvé d’y aller.

- D’accord, il y a au moins sept heures de routes, prends tes affaires et partons tout de suite si nous voulons y  arriver avant la fin.

- Il nous faudrait des provisions monsieur.

- Tu as raison.

Je lui tends mon porte-monnaie et je lui propose de dévaliser le distributeur dans le hall. Je lis une expression enfantine sur son visage et la fraîcheur de cette expression me redonne le sourire. Nous voilà dans la voiture. À côté de moi, une  enfant que je connais à peine assise sagement. Je roule vers l’océan et je sais que je laisse derrière nous toute la vie. Chaque fois que je tourne la tête, je croise un paysage dont je sais que c’est la dernière fois que je le vois. Je ne voudrais pas être triste, mais l’émotion me remplit. Elle me submerge.

 

La route semble étrangement normale comme si la fureur chaotique des autoroutes que l’on connaît habituellement est le mètre-étalon de la tension routière. À côté de moi Margaux ne dit rien, je la regarde du coin de l’œil, elle semble calme.

- À quoi penses-tu Margaux ?

- Je suis triste monsieur.

- Tu sais, c’est normal d’être triste, nous allons mourir et personne n’aime cette idée-là.

J’ai enfin réussi à le dire. Mourir, nous allons mourir. Je me suis libérer du poids de ce mot, c’est comme avoir brisé un tabou, ça fait mal mais je suis soulagé.

- Oui, je sais, mais ce n’est pas pour ça que je suis triste. Je voulais être amoureuse, mais ça ne va jamais m’arriver. Et vous monsieur, pourquoi vous êtes triste ?

- Moi aussi je croyais que j’aurai le temps d’être heureux, de tomber amoureux, d’avoir une vie, une femme, des enfants et construire mille souvenirs, je pensais que tout cela viendrait au moment voulu. Mais au lieu du bonheur c’est la mort qui m’attends.

- Vous n’avez jamais été amoureux ?

- Je ne sais pas. Tu sais, l’amour est une chose que l’on croit ressentir, mais avec le temps on finit par douter de lui, a-t-on réellement aimé ? Est-ce que je n’aurai pas pu aimer mieux ? Aimer plus ? Et au final, on est toujours seul.

- Vous n’êtes pas seul, je suis avec vous.

Je ne sais pas quoi lui réponde. À l’évidence elle a raison, puisqu’elle est là avec moi, mais dans ma bouche les mots avaient un autre sens, une signification que je n’ose le lui dire de peur de la blesser. La circulation est devenue plus dense, plus dangereuse aussi. La concentration justifie mon silence. Je n’ai pas envie que l’on meurt ici comme deux cons qui manqueraient le bouquet final. Je quitte donc l’autoroute pour les chemins de traverse.

 

Le GPS  fait la conversation pour nous deux. Margaux se goinfre de sucrerie avec une forme d’insouciance ou d’hédonisme instinctif. Je regarde l’heure, les heures qui restent nous sont comptées même si nous n’avons rien à en faire. J’ai l’impression qu’elles passent trop vite. La pesanteur angoissante des premières heures du matin a laissé place à une forme de solennité. Quand nous traversons les villages, les zones résidentielles, les hameaux, on perçoit une ferveur qui palpite depuis l’intérieur des maisons. Plus les heures passent et plus je nous sens comme des étrangers à cette vie, à cette terre que nous avons déjà abandonnée.

- Monsieur, j’ai envie de faire pipi …

Ce n’est pas étonnant avec tout le soda qu’elle a bu. Je lui demande si ça ne la dérange que l’on s’arrête dans la nature et je m’arrête au bord d’un champ, ça me fera du bien à moi aussi de marcher un peu. Quand elle descend de la voiture j’ai comme un mauvais présage, une peur qui surgit en moi, peur qu’elle s’en aille et ne revienne plus. Je suis attaché à elle. Je la laisse marcher à une quinzaine de mètres devant moi. Soudain elle s’arrête et sans chichis elle baisse son jean et sa culotte et s’accroupit comme si je n’étais pas là. Je m’arrête et détourne le regard. Je l’entends qui m’interpelle :

- Vous ne m’abandonnez pas monsieur, hein ? 

- Bien sûr que non Margaux !

Je la regarde déjà revenir vers moi, ses cheveux blonds tenus en arrière par des barrettes, sa veste rose, son jean avec des fleurs brodées en perles et ses baskets et je réalise que je ne l’avais jamais réellement regardée avant, je n’ai jamais regardé aucun élèves, aucunes personnes comme elle. C’est la première et sûrement la dernière personne que je regarde avec une telle acuité comme si je pouvais voir son cœur et son âme. Elle s’arrête, se fige, et fixe un point qu’elle me montre du doigt dans le ciel. Je me retourne et je vois avec elle cette étoile dont la lumière transperce le ciel encore bleu de la fin d’après-midi.

- C’est elle ?

- Oui. C’est elle.

 

Elle sourit puis remonte dans la voiture. Je la rejoins et nous reprenons la route. Le GPS nous promet encore trois heures de route avant l’océan, nous arriverons avec la nuit.

- Monsieur, vous voudriez sortir avec moi ?

Sa question me laisse sans voix, incapable de lui dire non mais incapable d’envisager de lui dire oui. Sa question ne se pose pas, elle est incongrue. Elle pourrait être ma fille mais elle voudrait être ma femme. Pourtant, je n’arrive pas à dire non, mon cœur s’est emballé comme prit de panique.

- Je sais ce que vous pensez, mais ça serait triste de mourir sans amour non ? Il n’y a plus que vous et moi, je sais que vous m’aimez pas, mais je ne veux pas mourir seule. Je vous demande pas de m’aimer mais juste de la tendresse.

 

Il y a un long silence durant lequel j’essaie de l’imaginer dans mes bras, j’essayais de la voir comme une femme et pas comme une enfant. Je la regarde, la poitrine naissante sous sa veste rose, ses poignets et ses doigts qu’elle tord qui trahissent son anxiété, je l’envisage comme une autre dans une altérité qui pourrait être amoureuse. Moi non plus je ne voulais pas crever seul sans la chaleur des corps qui s’étreignent. Et surtout je suis touché par sa détresse et je ne peux pas me résoudre à l’acculer dans la tristesse.

- Oui.

Encore sous le choc que ma propre réponse, je ne peux rien dire d’autre. Elle ne m’en demande pas plus. Dans le silence, j’entends battre son cœur. Quelques kilomètres plus tard elle pose sa main sur la mienne sur le levier de vitesses et nous roulons silencieux jusqu’à ce que l’océan nous barre enfin le passage.

 

La nuit tombe et dévoile maintenant dans sa morbide splendeur l’éclat de cette mort qui vient vers nous. Une lumière stellaire d’un éclat bleu pâle qui irradie dans le ciel. Sur la plage de lourdes vagues impassibles vont et viennent dans un mouvement immuable. Margaux s’avance et s’assied dans le sable. Je m’assieds à côté d’elle. Elle sort nos dernières friandises.

- C’est beau.

Elle a l’air heureuse, elle se goinfre avec un plaisir non dissimulé puis me tend une barre chocolatée. J’essaie d’en prendre une bouchée, mais j’ai la gorge nouée. Je n’ai pas envie qu’elle le sache, je me force.

- Tu as raison Margaux, c’est vrai que l’on est bien ici. Et la nuit n’a jamais été aussi belle. Merci d’avoir choisi l’océan.

Elle rit. Cela me rassure. La lueur dans le ciel grandit presque à vue d’œil. On la regarde ensemble comme une étoile filante qui n’en finirait pas de tomber.

- Tu sais, quand la comète frappera la lune, il ne nous restera plus que quelques secondes avant que la Terre soit frappée à son tour. Des millions de débris incandescents tomberont sur nous. 

- Je pense que ça va être magnifique.

 

Son innocence est merveilleuse, je ne peux pas la contredire. Elle embellit le monde et cela me rend triste de devoir le quitter au moment où il prend son sens. Timidement elle se colle à moi, petite femme de douze ans, je passe mon bras autour de ses épaules et l’enlace, je la serre contre moi. Nos cœurs battent à l’unisson et comme les trompettes de Jéricho, ils ébranlent les murs de mes certitudes, mon éthique s’écroule et petit à petit ma culpabilité s’estompe dans les ruines de ma morale. Je l’entraîne avec moi, allongés dans le sable timidement je la câline caressant son visage. Au-dessus de nous la lune est sur le point d’être engloutie. Nos yeux levés vers le ciel, nous subissons le spectacle implacable et sublime. Sans un son la lune explose et une myriade d’étoiles submerge le ciel. Je me tourne vers elle et lui glisse quelques mots à l’oreille.

- Je t’aime Margaux

Nos lèvres s’approchent, s’effleurent, s’embrassent. Ma langue pénètre sa bouche, elle a un goût sucré et tiède comme le miel. Au même moment les étoiles en fusion embrasent le ciel. L’atmosphère prend feu et un souffle incandescent enflamme la Terre comme un fétu de paille ne laissant place ni à l’amour, ni à la vie, ni à l’Homme.

FIN

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Publié dans #Nouvelles, #SF

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