Digression libre et absolue autour du principe des contraintes créatives

Publié le par Monsieur Ray

Cette digression qui est issue d’une discussion passionnante construite au fil des mots avec Po Nwar qui est une amie mais surtout une talentueuse illustratrice. La discussion est née autour du fait que je considère la contrainte comme un meilleur allier à la créativité que la liberté. Que ce soit des contraintes de temps, de thèmes, de formes, etc. je trouve qu’elles apportent à l’acte créatif une vigueur particulière au sens d’une énergie, une énergie qui nait du frottement tectonique entre le style de l’artiste et l’espace restreint de la contrainte. Dans mon écriture comme dans la créativité à plus large échelle je revendique que la contrainte comme un meilleur support à la créativité que la liberté.

Déjà la contrainte, et cela quelle qu’elle soit, nous amène créer en dehors de notre zone de confort, zone de confort qui délimite aussi un espace dans lequel s’exprime notre jugement critique et en nous forçant à créer hors de cette zone, la contrainte nous conduit aussi à créer hors de notre zone de jugement et c’est sûrement aussi pour cela que l’auteur accepte volontiers de s’y soumettre. Ensuite la contrainte nous pousse à travailler avec une logique de transcendance ou de transgression, et dans les deux cas sont des moteurs très puissants de la créativité. Mais surtout ce que j’aime dans le fait de s’assujettir à des contraintes extérieures c’est que cela nous dédouane de nos responsabilités, de nos blocages et de nos limites. La contrainte nous permet d’échapper d’une partie de notre auto jugement critique parce que le choix de la forme ou du thème échappe à la responsabilité de notre liberté.

La contrainte a le pouvoir d’assumer à la place de l’auteur la nature de la création. Si un client commande le dessin d'une femme lapin qui danse sur bateau avec un cocktail à la main dans un style de dessin en noir & rose et qu'il a commandé cette production pour lundi prochain, alors l’auteur vas devoir créer dans cette limite-là. Clairement cette limite avec influer sur son style et sa créativité de manière suffisante pour que l’auteur n’aies pas à assumer le jugement qu’il pourrait avoir sur son œuvre parce que c'est la commande qui l'a imposé.

Dans un exemple assez explicite qui illustre la mesure dans laquelle la contrainte nous dédouane de certaines responsabilités prenons l'exemple de la littérature érotique. Si nous choisissons d’explorer ce thème naturellement dans notre pratique quotidienne on s'expose à certains jugements de la part des regards extérieurs mais aussi par rapport à notre propre moral et il nous faut assumer cela en plus d’assumer la qualité de notre œuvre. Mais si on vient à la littérature érotique à la suite d’un appel à textes pour une publication prestigieuse alors là il y a moins d’implication personnelle et l’on peut plus aisément se dédouaner de la teneur sulfureuse de la création parce que l’on peut s’en remettre, non pas à un penchant, mais à une commande dictée par quelqu’un d’autre que soit. Il devient alors plus facilement d’assumer le fait de pondre de la littérature érotique.

Après bien sûr qu’il faudrait distinguer les contraintes de temps qui poussent l’auteur à agir dans l’urgence et souvent à créer plus vite que son esprit autocritique n’est capable de le réfréner, des contraintes de genre qui amènent l’auteur à s’exercer hors de sa zone de confort, aux contraintes de styles qui poussent l’auteur à hybrider sa plume, son trait, son style et se découvrir peut-être de nouvelles capacités. Il faut aussi jauger la contrainte par sa nature. Une contrainte imposée par un contrat n’aura pas la même manière de nous impacter qu’une contrainte imposée par le style d’une revue à laquelle on participe bénévolement pour que notre nom soit accolé aux patronymes d’auteurs que l’on admire ou respecte beaucoup.

Et puis il faudrait être capable de distinguer les contraintes exogènes qui s’imposent à notre conscience par une entité identifiable des contraintes morales par exemple qui s’appliquent à la société de manière diffuse. Dans les deux cas la contrainte peut être stimulante et pousser l’auteur à la transcendance, c’est-à-dire à traverser la contrainte par son geste créatif pour se l’approprier ou le pousser à la transgression, c’est-à-dire opposer à la contrainte un geste créatif qui repousse la norme imposée. Mais la contrainte sociétale, diffuse ou indistincte n’entre pas spécifiquement dans la démarche artistique car elle s’impose de manière massive à tous les individus alors que la contrainte ciblée à laquelle l’auteur de plie est une contrainte spécifique à sa créativité.

D'instinct on a tendance à penser que la liberté, la liberté totale, est l’allier ou le but ultime de la créativité mais je suis convaincu que ce concept de la liberté totale est un abime où l’on peut se perdre, s’abimer et s’user à vouloir tout essayer sans finalement ne rien faire de bien.

La liberté totalement c’est l’ultime page blanche, l’infinie immaculée page blanche prête à recevoir l’expression foisonnante de notre expérience de la liberté totalement et absolue. Cette page-là, symbole pour moi de la liberté totale qui nécessite une page infinie parce que la liberté totale et potentiellement infinie aussi c’est l’expression de l’angoisse. La peur la page blanche est née ici, devant cette étendue métaphoriquement sans fin que l’auteur attaque avec la plume minuscule de sa liberté individuelle qui n’est qu’une minuscule portion de la liberté sans fin.

Rien que le principe de créer de manière libre est anxiogène. En tout cas je le ressens ainsi parce que j’estime que se montrer à la hauteur d’une création libre est perdu d’avance. Déjà parce que de base notre créativité est amputée par notre déterminisme historique, cultuel, éducationnel et notre déterminisme de classe. Ensuite cette liberté déjà amputée a été réamputée au fil du temps à mesure où nous forgions nos goûts conscients. En tant qu’artiste nous attaquons donc la liberté potentielle infinie avec des névroses, des fantasmes, des pulsions, des penchants, des goûts, des savoirs, des codes, des normes, des morales, qui sont autant de facteurs limitants. Et c’est sans compter les limites de notre sensibilité et de notre savoir qui nous empêchent d’approcher la liberté créative dans son entièreté. Bref, l’angoisse bien du fait que l’on s’attaque à un projet rendu impossible de par notre condition d’homme pensant.

Et sans manquer de respect à qui que ce soit, je considère que les seules personnes pouvant approcher la créativité totale adossée exclusivement à l’expérience d’une vraie liberté sont les fous et les marginaux qui créent sans prétention ni ambition. Insoumis au carcan d’une pensée mécanisée par la conscience, le savoir et l’ambition ils approchent d’un art totalement libre et d’une exploration de leur liberté.

L’ambition d’une véritable création libre et libérée est un tel tour de force à approcher avec honnêteté et sincérité que c’est nécessairement une source d’angoisse ou de frustration. Et que ce soit l’un ou l’autre de ces ressentis ils ne sont pas forcément de bons carburants pour la création.

Ce qui est complexe, ou ce qui rend la chose complexe c’est que nous sommes libres et que l'on ne peut pas nier le fait d'être libres. Même en matière de créativité nous sommes devant une liberté potentielle infinie. Mais le paradoxe c'est que nous ne sommes pertinents dans la création qu'à partir du moment où l'on s'impose des limites, des contraintes. Bien sûr il faut distinguer les limites inconscientes qui relève de nos déterminismes des limites qui sont de vraies contraintes au sens où elles limitent non pas notre liberté potentielle mais où elles limitent notre zone d'action. Je crois que d’instinct, dans un mouvement naturel de notre être créatif nous explorons la zone d’action créative qui s’offre à nous dans un cadre délimité par nos limites culturelles hérité de notre éducation au sens le plus large qu’il est possible de l’entendre. Ces limites là ne sont pas encore des contraintes si nous nous contentons dans un sentiment absurde et faux de liberté d’explorer la zone qui se trouve à l’intérieur de ces limites. Mais à partir du moment où l’artiste, le créateur, l’auteur, prend conscience de ces limites elles deviennent des contraintes potentielles qu’il sera libre d’affronter.

Et pour entrer dans cette zone de conflit, parvenir à les repousser, les modifier, les dépasser, l’auteur à besoin d’être confronté à des contraintes extérieures ; des contraintes le plus souvent imposées par un donneur d’ordre extérieur à lui-même ; projet, appel d’offre, commande, opportunité, etc. Bien sûr l’artiste peut se réaliser en s’imposant ses propres contraintes mais cela demande déjà un peu plus de force. Et bien sûr que l’artiste qui est libre de s’imposer ou de respecter les contraintes qu’il veut dans un mouvement paradoxal de choisir dans un état de liberté comment réduire l’expression de sa liberté pour mieux transcender ou transgresser ce commandement peut tout à fait décider de s’imposer comme contraintes l’expérience de la liberté. Surréalistes, beat génération, ont œuvraient dans ce sens là en essayant d’élaborer des procédés permettant à l’auteur ou l’artiste de laisser s’exprimer sa créativité sans lui imposer les contraintes de sa conscience morale. Mais je ne crois pas que cette démarche soit l’expression d’une totalement liberté de création, ce qu’ils cherchaient à battre en brèches ce sont les limites imposées par la conscience, les contraintes dues aux déterminismes et pour se faire, pour échapper au déterminisme et approcher la liberté ils se sont imposés des contraintes créatives très drastiques. Ainsi ils ont pu explorer des zones qui se trouvaient en dehors de leurs limites personnelles mais ils sont pu faire cela en établissant des contraintes, ce qui me conforte dans la conviction de la contrainte est le meilleur moteur de la créativité, de ma créativité.

Cette réflexion mérite d’être discutée, encore et encore et l’article affiné encore. Mais j’avais envie de le partager avec vous.

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