Je me souviendrais toujours de la première photo que j’ai prise comme d'un moment fondateur

Publié le par Monsieur Ray

Je me souviendrais toujours de la première photo que j’ai prise. De ce moment où j’ai collé l’œil contre le viseur et que j’ai vu la scène dans le cadre réduit, les teintes bleutées du rendu et le cercle au centre pour la mise au point manuelle. Il y avait la table dans le jardin, mes grands parents sous un arbres, c’est ce dont je me souviens. Mais l’importance de ce souvenir n’est pas la photo elle-même que je ne suis même pas sûr d’avoir vu un jour, mais le souvenir du moment où j’ai pris une photo, ma première photo et déjà le geste était très signifiant pour moi.

Je ne sais pas l’âge que j’avais, j’étais petit, c’était le siècle dernier.

Je me souviendrais aussi longtemps de la première photo que j’ai développée, enfin des deux premières photos que j’ai pu trier dans un labo. La première ne compte pas, c’était au club photo du collège, un seul tirage noir et blanc maladroit, mais elle compte parce qu’elle a été la porte entrouverte à la suite. Découvrant que ma mère avait conservée son agrandisseur dans le grenier j’ai eu la chance de transformer ma chambre en chambre noire et de tirer mes photos. Ma première photo c’était un portrait de moi avec mon jeu vidéo favoris de l’époque, Street Fighter II sur Super Nintendo. Sans le savoir le geste était très geek.

Ces deux souvenirs empiriques et fondamentaux représentent énormément pour moi parce que durant de très nombreuses années la photographie a été mon être au monde, mon interface sociale. J’étais le gamin très timide et introverti que le monde angoissait et par conséquent que les autres angoissaient. Avoir un lien social était un défi, un stress et aucunement une partie de plaisir. Mais je faisais des photos, au temps où la photo avait un sens de rareté. Et je me souviens que j’ai parfois été invité à des soirées et des fêtes où je n’aurais jamais été prévu si je n’avais pas fait les photos de la soirée et des gens, des photos que j’offrais avec plaisir aux sujets capturés.

La photographie était mon interface au monde et aux autres et ça m’allait très bien.

Tout cela pour justifier et expliquer l’attrait que j’ai eu pour la photo après cette période-là. J’ai eu avec ce médium un lien viscérale et pendant très longtemps j’ai fait beaucoup de photos, pour le plaisir, pour l’art, pour l’expression, par l’habitude. Des centaines par ans du temps de l’argentique, des milliers ensuite au temps du numérique. Et chaque fois avec une attention égale à chaque cliché ou presque. Non pas que je faisais mes photos avec attention mais je les regardais, les triais, les décryptais avec une attention égale.

Je pouvais dire que la photographie c’était moi, une seconde nature. Pas une nature experte, pas une nature intellectualisée, pas toujours en tout cas, c’était une nature instinctive, la photographie c’était l’expression de mon instinct et de mes pulsions scopiques à voir le monde.

Pourquoi est-ce que je parle de tout cela ?

Parce que j’ai résisté le plus longtemps possible à la vague du numérique qui disloque tout. J’ai résisté en conservant mes photos numériques, en les classant, les compulsant, en leur accordant une attention égale. Et puis j’ai fini par céder. Avec l’œil dans mon téléphone je photographie tout, n’importe quoi, n’importe comment et cela ne m’importe plus. Je laisse Google Photo digérer mes données, je nourris la bête mais j’ai du mal à nourrir mon œil, mon esprit et mon âme de cette photographie-là. J’ai pourtant photographié ainsi durant quelques temps mais c’était avec un appareil photo, et shooter à la volée dans la rue, dans la vie ou dans son quotidien avec un appareil photo ça n’implique pas le même rapport que de le faire avec son téléphone.

Ma photographie de téléphone est devenue utilitaire, je photographie des choses pour me rappeler du chiffre de mon compteur EDF, une adresse à se souvenir, je photographie des choses à montrer, je photographie tout et rien et le flux médiocre nourrit le big data et ça ne m’émeut pas. Je regarde pourtant les appareilles argentiques que je chine avec de la tendresse et l’envie de renouer quelque chose.

Il me semble évident que je devais illustrer cet article avec une photo utilitaire, médiocre et numérique réalisée par ma main et non mon œil pour les soins de cette illustration. Des appareils photo argentiques qui attendent de renouer en moi le sens et le souvenir avec la fougue et l'art

Il me semble évident que je devais illustrer cet article avec une photo utilitaire, médiocre et numérique réalisée par ma main et non mon œil pour les soins de cette illustration. Des appareils photo argentiques qui attendent de renouer en moi le sens et le souvenir avec la fougue et l'art

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