Chronique sous l'œil de Google

Publié le 8 Août 2017

Il y a quelques jours, sans m’y attendre j’ai reçu un mail de Google Maps Timeline intitulé retour sur votre mois de juillet. J’ai découvert le Google Dashboard il y a quelques mois (années ?) par pur hasard en cherchant à modifier une donnée dans mon compte Gmail. Cette découverte était aussi fascinante qu’inquiétante. Bien sûr je connaissais le principe et la théorie du big data mais c’était la première fois que je me retrouvais nez à nez avec ma grosse data. C’était vertigineux de remonter le temps, refaire les trajets, retrouver ses recherches Googles et essayer de se remémorer le pourquoi et le comment, etc. Ce qui était vraiment inquiétant à mes yeux et à mes oreilles c’est de réaliser que Google conservait toutes les requêtes vocales que j’avais lancée à OK Google.

C’était impressionnant mais passé la stupéfaction initiale j’ai repris une vie numérique comme avant sans redouter que Google en conserve une trace. Cela me procure d’ailleurs la curieuse sensation d’externaliser ma conscience. Mais lorsque j’ai découvert le Google Dashboard ce qui m’avait le plus surpris c’était la sensation que tout cela se passait en coulisse, sans que j’en sois prévenu et sans que ce soit mis en avant par Google. Alors lorsque j’ai reçu ce mail de Google Maps Timeline ça m’a surpris. Mais je ne suis pas en train de pousser des cris d’orfraie devant la grosse data que Google me jette au visage, je continu de trouver cela fascinant. Et puis sans contextualisation je trouve encore cette empreinte numérique de moi encore assez absconde pour que je m’en inquiète.

En fait si je parle de cela c’est parce qu’en recevant ce mail et en décryptant les traces de mon mois de juillet avec ma propre grille de lecture je me suis rappelé les pensées que j’avais lorsque j’étais au collège. A cette époque j’étais un jeune garçon terriblement timide et introverti, plutôt terrorisé par le monde et les relations sociales qui l’on est censé lier avec ses semblables à cette période de la vie. En bon adolescent angoissé par le reste du monde j’avais des pensées et des peurs qui n’étaient pas nécessairement rationnelles. Et justement à cette période de ma vie j’éprouvais une peur irrationnelle, celle que mes congénères puissent lire dans mes pensées. J’étais un garçon censé, raisonnable et plutôt correctement cultivé mais pourtant j’avais peur que l’on puisse lire dans mes pensées.

Je ne me souviens pas quelles pensées je redoutais que l’on découvre, je me souviens surtout de la peur que j’ai que l’on puisse les entendre contre mon gré. Peut-être que je redoutais que mes congénères réalisent à quel point j’étais différent d’eux, ou alors peut-être que j’avais peur qu’ils réalisent au contraire que j’étais comme eux. Mais peu importe pourquoi, ce dont je me souviens c’est la peur que l’on puisse lire mes pensées. Ce n’était pas de la paranoïa, je ne supposais pas que j’étais le seul à pouvoir être victime d’une exploration non consentie de mes pensées ; je voyais le fait de lire dans les pensées des autres comme une arme. Et pour me rassurer et me protéger de cette pensée anxiogène j’imaginais le jour où l’on pourrait inventer la machine à matérialiser visuellement les pensées des gens. J’imaginais alors soumettre des semblables à cette machine et je me rassurais parce que dans mon imaginaire mes pensées étaient alors plus estimables que celles que je prêtais à mes congénères. Malgré le fondement parfaitement fantaisiste de cette peur, j’avais en fait, je crois, l’intuition qu’une société de la transparence était une mauvaise chose.

Ce que je redoutais je pense c’est que l’on piétine mon jardin secret. Et je suppose que je me rassurais en me disant que les jardins secrets des autres devaient être moins enviables que le mien. Cette époque du collège où je redoutais que l’on lise mes pensées secrètes lorsque nous faisions la queue pour rentrer dans la cantine est un temps qui remonte au siècle dernier. Un temps d’avant internet et c’est toute la différence. Parce qu’aujourd’hui lorsque je reçois un mail de Google qui rend transparent mes déplacements, mes trajets, mes espaces, mes recherches, je trouve cela amusant et fascinant mais il y a 25 ans c’était ma pire angoisse.

J’ai grandi, je suis devenu plus vieux, peut-être même plus adulte, je n’ai plus peur, je suis devenu écrivain et je fais de mon jardin secret la matière de mon écriture et je m’amuse de laisser Google poser sur moi son œil intrusif et d’en faire la matière de sa fortune.

Les temps changent, je crois que moi aussi.

Rédigé par Monsieur Ray

Publié dans #Chronique chaotidienne, #Je est un Blog, #Google

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