Lui, elle, dialogue de sourds aux toilettes

Publié le 10 Janvier 2017

Nous parlions vulgarité orale et littéraire. Je lui disais que les murs des toilettes publiques sont de vrais livres à ciel fermé et que je les trouve intéressants parce qu’il se rédige sur leurs pages sales et souvent poisseuses une véritable poésie de la vulgarité. Elle m’a répondu que les toilettes autour de chez-elle n’étaient pas très cleans. Je ne voulais pas entendre sa remarque comme la simple constatation d’une donnée de propreté parce que je voulais voir dans sa réponse une expression de ce qui sépare parfois mâles et femelles. Je trouve ça triste de ne pas se sentir à l’aise dans les toilettes, mine de rien c'est un haut lieu de l'intime alors autant savoir s’y sentir bien.

Je ne peux pas nier que les toilettes publiques, lycée, fac, boulot, café, et plus globalement partout où l’on se vide et se soulage hors de chez soi, sont régulièrement des lieux malpropres, pas propres. Pourtant hommes et femmes y ont une perception très différentes. Les uns peuvent prendre le temps de lire ou de rédiger de la prose de chiotte pendant que les autres s’appliquent à se sortir plus propre qu’elles y sont entrées. Ici se creuse alors la ligne de faille qui fracture la distance comportementale entre l'homme et de la femme dans leurs rapports aux lieux d’aisances. Les femmes sont amenées à devoir poser leurs fesses et exposer une part de leur intimité à cet espace souvent insalubre. Elles se sentent alors vulnérables à une attaque impures, impropres. Des armes bactériologiques les obligent à donner dans l’acrobatie métaphorique et réelle qu’elles doivent mener pour réussir à vous soulager en jonglant avec l’hygiène douteuse et la promiscuité sanguinolente des semblables qui se risquent elles aussi à vider leurs vessies. Et cette tension induite ne leur laisse pas le répit nécessaire pour lire la prose souvent créative qui gravite sur les parois des chiottes.

Les hommes sont suffisamment équipés en matériel anatomique et en pauvreté psychique pour faire usage des toilettes sans se soucier de l’hygiène. Leurs intimité mécanique leur permet de se sentir serein les pieds dans l’urine et leur psychologie archaïque de nature qui ne s’inquiète pas de subir les assauts de l’insalubre et du glauque. Je suppose que c’est pour cela que nous pouvons prendre le temps de lire et parfois d’écrire cette prose qui macule les murs des toilettes.

Rédigé par Monsieur Ray

Publié dans #Dialogue de sourd, #pipi, #autofiction

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