Ébauche du texte né dans la nuit de vendredi 13

Publié le 16 Novembre 2015

Ébauche d’un texte naît dans la nuit de vendredi 13 à samedi 14 / novembre 2015 et poursuivi jusqu’à lundi 16 novembre

 

Les télévisons parlent beaucoup et cela rend leurs mots transparents. Elles parlent pour combler le vide que laissent la mort, l’horreur et la peur. Les télévisions parlent et cela me semble vain. Les réseaux sociaux parlent à tord, à raison, en travers par bouffée émotionnelle de quelques caractères. Je me refuse de le faire. J'essaie juste d'entendre mon émotion. J'essaie de percevoir ce que je ressens, vraiment. Il y a cette malsaine pulsion scoptique et l'impression de devoir regarder le déroulement de ces événements comme on regarde l'histoire s'écrire dans le sang et l'horreur, une histoire. Est-ce juste une histoire ?

 

Je ne sais pas ce que je ressens. Je ne sais pas si je ressens quelque chose. Je voulais ne rien dire mais je suis écrivain, c'est un devoir d'écrire. Mais écrire quoi ?

 

Il a quelques semaines je confessais à ma mère que le monde avait eut raison de ma volonté de le comprendre et de produire une réflexion honnête, objective, judicieuse à son sujet. Je me suis senti dériver en dehors du monde, hors de lui et ce soir l'horreur.

 

Qu'écrire ?

Rien.

Ressentir de la tendresse pour les proches parisiennes et parisiens.

Pour le reste je regrette de faire l’insecte nocturne qui se brûle les yeux sur l'écran des chaînes d’info qui dévoilent le décomptent macabre d’une horreur.

 

Tout cela est-il indicible ?

Je ne sais toujours pas ce que je ressens.

C’est peut-être cela la sidération.

 

Il y a eu les Charlies, ensuite il y a eu les migrants, la colère du monde et maintenant il y a l'innommable.

 

Quand il y a eu Charlie j'ai été ému et surtout affecté dans ma chair d'écrivain, de créateur, de penseur. Il y a eu Charlie, j’y voyais un symbole idéologique, je me suis senti affecté sur ce point. Sincèrement, vraiment, je me suis senti frère et coupable. Frère par empathie et coupable de la sensation de ne pas avoir écrit jusqu'au bout, jusqu’assez loin pour être mis en danger moi-même par l'audace et la révolte de ma plume. J'ai été frère, coupable mais j'ai senti aussi la communion, j'étais à fleur de peau, à fleur du monde et j'ai essayé de panser mon coeur en pensant le monde et les attentats avec mon âme. J'ai ardemment essayé en croyant que c'était mon devoir, convaincu que penser le monde et l’horreur de ces événements qui venaient de jaillir dans le réel calmerait les envolées d’un lyrisme émotionnel souvent destructeur qui emportait la foule. Il y a eu un attentat, nous étions tous Charlie et j'ai cru que nous pourrions penser ensemble parce qu'il fallait panser le monde. Je n'étais pas dupe mais j'ai fais en sorte d'y croire. Nous étions Charlie.

 

Plus tard il y a eu les vagues de migrants. Il y a toujours eu des vagues de migrants, il y avait ceux qui mourraient noyés et puis il y a eu ceux qui venaient, ceux que nous devions accueillir, à pieds partout dans l'Europe, ici en France ; nous devions les accueillir et les penser dans un même geste de retard et d’urgence. Mais sous les vagues déferlantes de migration de réfugiés la France réalisait qu'elle n'avait pas de moyens pour penser ce moment, ce mouvement. Il fallait de la pensée, de la culture, de la sagesse, de la philosophie pour penser ce moment et nous n’avions rien de cela. Comme toujours j'ai voulu le penser ce moment, le comprendre, l’appréhender dans sa justesse. J'ai voulu y croire, j'ai cherché de toutes mes forces une pensée pour appréhender l'événement. Mais j'ai échoué. Il n’y a eu que des vagues successives de lieux communs et de paroles moches, préjugés et matières prémâchées formant comme une bouillie intellectuelle, il y avait l’urgence mais l’état, la natation, les individus, les médias, n’arrivaient pas à faire preuve de pensée. C’était pour moi un double spectacle d’horreur. L’horreur des morts échouées et l’horreur du peuple qui ne sait plus rien dire ni penser et qui essaie d’agir dans pensées. Les informations étaient impossibles à trouver, impossibles à entendre, impossible à émettre. Nous étions face au mur de l’impensée. C’était l’échec de la pensée, de ma pensée, déjà ou encore l’échec de Charlie, l’échec de la nation en tant qu’objet culturel. Et moi, dans ce moment j’ai ressenti l’échec de ma pensée. J'ai voulu la sauver, sauver le monde, sauver le sens, mais je n’y suis pas arrivé. C’est de ce moment là que je suis sorti sortir du monde.  

 

Et puis voilà, il y a Paris. Attentats en série. Attentats innommables. Je déteste ce terme mais pourtant c'est le mot juste. Je n'ai pas de mot pour dire. Je n'ai pas de mots pour penser. Je n’ai pas de mots de ressenti. Je regarde la télé tout en suivant les réseaux sociaux, je regarde l’effroi, la terreur, la mort, j’observe et j’ai l’impression que je ne ressens rien. Je me sens froid, encéphalogramme plat. Cet état de sidération est-ce cela la réussite terroriste ou est-ce l’échec de mon esprit ?

 

L'un ou l'autre. Ça sonne comme une fin de ma parole. Une fin de ma pensée.

 

Je voulais ne rien dire. Je ne voulais pas écrire. Je voulais me taire et observer. Pourtant je suis là et j’écris, mais je ne suis pas dupe. En janvier lorsque je prenais la parole c’était pour essayer de penser, de réagir avec une forme de sagesse intellectuelle, en tout cas c’est ce que j’essayais de faire. Aujourd’hui je prends la parole mais je ne parviens qu’à parler de moi. Petit à petit je sors de ma sidération.

 

Nous sommes lundi. Pour marquer mon instant de commémoration j’ai choisi d’écrire pendant une minute.

Je vais écrire pendant une minute pour observer à ma manière du respect et de l'émotion pour les morts, j'aurai du faire taire la télé ça aurai été plus honnête, mais je n'ai plus le temps pour cela. De l'autre côté de ma tête la porte est ouverte sur la nature et le soleil et les oiseaux se foutent de la noirceur des hommes, c'est flagrant à cet instant, c'est curieux, c'est terriblement beau de voir que l'automne finalement il passe comme toujours. Les hommes et les femmes tombent, les autres meurent et l'univers tourne. J'espère que quelques part dans cet univers il y a matière à sauver le monde. Une minute c'est trop court.

Ma minute de silence

Ébauche du texte né dans la nuit de vendredi 13

Rédigé par Ceci est un blog

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