Ce soir je sors de ma sidération

Publié le 17 Novembre 2015

Je voulais une aube mais c'est un crépuscule. Mais voyez cela comme une aube, un renouveau.

Je voulais une aube mais c'est un crépuscule. Mais voyez cela comme une aube, un renouveau.

Il y a un après. Il y a toujours un après. Il y a toujours un après. Pas une suite, un après. Nous sommes déjà après. En fait nous étions déjà après ce vendredi 13 novembre 2015. Nous étions après les attentats de janvier 2015, nous vivions déjà dans le monde d’après et nous y sommes encore. Il y a dix mois nous devenions Charlie, c’était nos jours d’après, les gens devenaient aussi des mégaphones, des bannières, des éditorialistes, nous étions tous Charlie mais nous étions tous aussi des voix à faire entendre pêle-mêle l’émotion, la peur, la compassion, la colère, la fraternité, les amalgames, la haine, l’unité, la liberté d’expression, les lieux communs, les préjugés, nous étions tous Charlie, tous éditorialistes, tous d’une seule voix dans le monde d’après.

 

Aujourd’hui nous sommes après l’après. Déjà. De fait, contraints d’y être par la violence des attentats commis par Daesh. Poussé dans l’après après par les violences commis en notre sol. Cela peut sembler dérisoire comme précision mais tel est le cas. Bien sûr nous avons retenu certaines choses des attentats du 7 janvier. Enfin c’est l’impression que j’ai. J’ai la sensation qu’il y a un peu plus de retenue dans les médias, un peu plus de dignité, un peu plus de retenue dans les réseaux sociaux, un peu plus de dignité aussi. La nuance est mince, la variation des réactions face à une attaque à l’autre est dérisoire mais perceptible. Et je fais l’hypothèse positive que ces variations de comportement sont des choses que nous avons apprises des attentats de janvier. Mais il est possible que je me trompe, que ce qui me semble être de la retenue ne soit qu’une forme de lassitude, déjà, ou une forme d’habitude, déjà. A moins que la foule et la société soient comme moi, frappées de sidération.

 

Je me rappelle qu’en janvier, après les attentats j’ai connu deux émotions violentes mais distinctes ; la peur et la colère provoquées par le coup porté à la liberté d’expression et de l’autre côté de mon hémisphère l’indignation devant les réactions outrageuses de nombreuses personnes. Mais c’était dans le monde d’avant, j’étais un homme d’avant. Aujourd’hui je suis cet homme d’après. La peur et la colère sont moindre, sidéré bien sûr que je le suis, mais si j’ai moins de peur et de colère c’est peut-être aussi que je n’étais pas dupe de la violence du monde, du danger de Daesh. L’état islamique n’est pas devenu plus dangereux ou plus odieux parce qu’il frappe la France. Il ne nous a pas attendu pour faire démonstration de sa monstruosité, Syrie, Irak, Tunisie, Égypte, Liban et puis la France et sûrement d’autres pays et peuples que j’oublie de citer. Je suis un homme en colère oui, pas plus qu’avant ce triste vendredi 13.

 

Mon indignation devant les outrages de réactions maladroites, violentes, réactionnaires, hors de propos, elle aussi s’est amoindrie. Vous pourriez théoriser que je suis devenu plus tolérant, mais j’en doute. Je crois surtout que les réactions sont moins outrageuses, les gens font moins de politique, manient moins de concepts et font moins entendre leurs voix hors de leurs zones de légitimité. Je délimite la zone de légitimité de chacun à l’expression de son expérience et de son ressenti subjectif. Comme la première fois les réseaux numériques se sont faits des outils importants pour façonner le temps d’après. Ce temps d’après qui s’écrit dans l’instant présent. Nous étions Charlie, l’unité, la disparition de soi, de l’autre, des ego, de la diversité socio-culturelle dans le grand moule de Charlie. C’était le temps d’avant. Cette fois les réseaux numériques ont été là pour exprimer l’inverse, la multiplicité des individualités. Il n’y a pas eu moins de solidarité ni moins d’empathie. Mais au temps où les gens étaient tous Charlie, s’est substitué le temps où chacun était homme, femme, individu, derrière chaque #PortesOuvertes il y avait une personne, un nom, une adresse, tous différents, tous unis dans un même élan mais tous uniques. Cette nuit là je regardais le fil d’actualité des réseaux avec une acuité particulière. Cette nuit là les avatars, les comptes, les profils sont devenus des individus. Il y avait les #PortesOuvertes bien sûr mais rapidement il y a eu les avis de recherches. Tout se passait là, sous nos yeux, dans un temps bien trop rapide pour les médias traditionnels. Dans le temps de l’immédiateté.

 

Très vite il y a eu des noms, des visages, de personnes dont d’autres personnes n’avaient pas de nouvelles. Anodin comme un tweet, mais terrifiant comme une brique d’un réel vacillant. Avant nous étions Charlie, très vite, trop vite, tous identique, même avatar, même slogan, le monde parlait d’une seule voix. Après nous étions des femmes et des hommes, des noms, des adresses et des histoires vraies. Les noms et les adresses des #PortesOuvertes, les avis de recherches, les noms de ces personnes qui cherchaient où passer la nuit, un lieu pour survivre à l’horreur et puis il y a eu les avis de décès. Tout ça au temps de l’immédiateté, nous sommes passés au temps d’après.

 

Nous avions, j’ai envie de dire appris, dans le temps de Charlie à se ranger sous une bannière, unique, dans un slogan, unique. J’ai regardé cette nuit là les gens se chercher une bannière, se chercher un slogan. Et globalement cela a échoué, pas d’affiche unique, pas de slogan d’une même voix. Et je continuais de penser que nous entrions dans le monde d’après par la porte de la sidération. Je regarde les autres, je les vois dans leurs émotions et je perçois, j’imagine, je suppose leurs doubles peines. Parce qu’il y a eu les morts, les proches qui rendent un dernier souffle et que l’on va raconter, il y a la douleur et la peur en réaction. Et puis il y a l’après. Et depuis mon cas, je regarde les autres et je me demande si la double peine, la peine par-dessus la peine ce n’est pas le meurtre des illusions et d’une forme d’une naïveté. Parce qu’aujourd’hui le peuple d’après se réveille dans un monde où ils sont comme les autres, potentielles victimes anonymes et gratuites d’un mal grandissant. Ce n’est pas nouveau, mais peut-être qu’il aura fallu que cette société soient frappée par deux fois par les attentats pour que cette société réalise qu’elle n’est plus à l’abri de ses illusions et de ses prières. Le monde d’après est froid, cruel, c’est peut-être pour cela que ce même peuple comble ses peurs par toutes ces émotions.

 

Je dis plus haut qu’il y a eu cette fois-ci plus de retenue qu’en janvier. D’une certaine façon je le pense, mais dans un autre regard j’en doute. Il y a eu ces noms, ces personnes, vivantes, mortes, blessées, il y avait au temps du presque direct ce dévoilement cru de la banalité de l’horreur. Chacun dans sa retenue, mais créant dans l’accumulation une forme médiatique ambiguë, nouvelle, troublante, dérangeante. Il y a eu des moments où j’ai pensé que c’était le comble de la vulgarité, le paroxysme de l’impudeur. Et puis j’ai des moments de doutes. Je ne vois pas de mal à donner un visage aux victimes mais je m’interroge sur la temporalité des choses, sur les éloges funèbres qui accompagnaient ces photos de victimes, nommées mais anonymes ; j’aurais voulu savoir qui a choisi de partager leurs photos, qui a écrit leur éloge funèbre, la mort dans un attentat ne fait pas tout le sens. Mais il ressemble à cela le monde d’après. Des noms, des visages, des gens qui disent l’émotion. Dans gens qui disent leurs émotions. Bien sûr ces émotions racontent des vies, des histoires, et on écoute, et on respecte. Au début c’est toujours digne, c’est nécessaire et respectable, 140 caractères limitent de facto l’impudeur. Et puis il y a eu les médias traditionnels qui ont repris la parole des réseaux numériques, plus de place à la douleur, à l’impudeur, aux survivants, à l’émotion. Je ne suis rien ni personne pour réfuter cela. Il est comme cela le monde d’après.

 

J’avoue que je peine à trouver ma place dans ce monde d’après. J’ai toujours cru que je devais être celui qui cherche en lui les pensées et les réflexions et je me retrouve dans ce monde d’après où l’émotion sèche prédomine. En janvier il y avait matière à réfléchir, penser la liberté d’expression, penser le monde. Ce vendredi 13 novembre je ne trouve plus le terrain où penser. Quelle place à la réflexion, à la parole ? Je suis sûr que cela est possible, je suis sûr que certains d’entre vous viendront me dire que la réflexion a sa place ici ou là. Mais je ne parle pas au niveau des individus, je me questionne au niveau de notre nation et de notre société.

 

Il n’y a pas de meilleur moment pour penser le monde que dans un moment d’histoire qui déchire les frontières de sa routine de société. Il y a eu ces attentats à Paris, la violence et les morts et les blessés et tous les traumatisés. Et on a un ennemi à stigmatiser, Daesh ! Et le président de la république l’a dit avec fermeté. Nous sommes en guerre contre Daesh. Et j’ai trouvé cela bien. C’est une bonne chose d’entrer en guerre contre l’ignominie d’une secte millénariste qui voudrait accélérer l’apocalypse, une secte assise sur des barils de pétrole pour financer sa planification du chaos. Je suis pour partir en guerre contre Daesh. Mais une guerre ce n’est pas un jeu, ce n’est pas une posture. Si nous sommes en guerre, alors préparons nous à la guerre, préparons nous à vivre dans une nation en guerre, préparons nous à penser la guerre. Il faut penser la guerre comme il faut penser notre condition, penser aux épreuves qui se profilent, penser à l’après de l’après. Attentat, acte de guerre, entrer en guerre, non, nous ne pouvons plus faire l’économie d’une pensée, d’une réflexion. Alors quand je vois des personnes fières de retourner en terrasse prendre un café, quand j’entends qu’il va falloir beaucoup d’amour pour panser nos blessures je le comprends mais ça m’interroge.

 

Le monde n’a pas changé, mais nous sommes passés dans le monde d’après. Et ce monde, cet après, il faut le vivre d’accord mais il faut le penser. Je continue de croire que c’est notre devoir. L’État désire changer la constitution sur cette intuition qu’il faut changer les choses, et je voudrais que nous entrions dans un monde d’après où le peuple sera capable de penser son monde, ses outils dans un véritable débat national.

 

Ce soir je sors de ma sidération.

 

Merci.

Rédigé par Ceci est un blog

Publié dans #Réflexion, #Je est un Blog, #Sidération, #attentat

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nicole 18/11/2015 16:22

Je souhaite que soient nombreux les lecteurs de cet article fort en précision en analyse en réflexion en propositions, je suis Remy

Ceci est un blog 18/11/2015 19:39

Tu es Rémy mais tu es surtout ma maman ^^