Je est un blog, je est un autre, je est sans titre

Publié le 12 Janvier 2015

D’abord, je me souviens, c’était il y a une éternité, mercredi, d’abord la stupeur, peur d’y croire, pas la tête à comprendre, pas si vite, pas tout de suite, pas avant le balai dans la télé des ruisseaux médiatiques charriant la peine, la peur, le sang et les balles.

Le temps d’y plonger, à mon tour, et après la stupeur une forme d’incrédulité enragée, pas de peur mais le corps et l’esprit ébranlé, liberté d’expression en empathie, au chaud, au bouillant de ses tripes, c’était il y a longtemps, c’était avant d’être Charlie, c’était quand le cœur, individu honorable, se dressait seul dans ma poitrine pour dire qui voulait reprendre le flambeau d’une forme libre d’expression irrévérencieuse.

Déjà, dehors, la traque, les ruisseaux médiatiques sont des rivières, implacables, incapable de suivre autre chose que leurs lits, et sur les berges on observe, on tweet, on retweet, je me souviens, ma première réaction a été une hésitation, devais-je réagir moi aussi, à chaud, donner corps à mon esprit ébranlé, ma toute première réaction fut un doute. Sur les réseaux sa piaille, babillages en moins de 142 caractères, sa partage sa peur, sa colère, c’est humain, c’est légitime, mais ce n’est qu’un bruit de fond de plus en plus assourdissant, le grondement plus ou moins unanime des autoroutes, de l’information, de l’informatif. Beaucoup de bruit qui empêche de penser

Des gens sont morts, policiers, anonymes, journalistes, l’ironie de l’information veut que les auteurs de ce massacre soient en fuite, dévorés par la ville ils ont disparus, et le peuple, peu à peu, devient Charlie. Presque aussi vite nous oublierons Charlie Hebdo, les gens le disent, nous sommes Charlie, je suis Charlie, personne n’est un journal, personne n’est une victime, tout le monde est une phrase, une abstraction, je suis Charlie, mais qui est Charlie ? Qu’est-ce que Charlie ? C’est à ce le demander mais tout va si vite, il y a si longtemps déjà que les caricaturistes sont morts, un jour, deux jours peut-être, et déjà ils phagocytés par la parole d’internet, parce que Je suis Charlie ça vient de là, un hastag, une manière d’indexer la pensée dans le grand tout, le grand vide, le grand bazar sans frontière des internets. Un slogan et même un logo, Je suis Charlie se décline comme on décline sa marque ; archaïsme marketing en avatar, en logo, en bandeau, dans un premier temps sur la toile, ensuite sur la télé, demain dans les journaux, la parole du peuple disent-ils, mais l’internet est la parole de l’anonyme.

Tout vas si vite, la stupeur, la blessure, la colère, l’union, la traque, c’était il y a longtemps. Aujourd’hui tous Charlie, tous rivés à la télé, à la radio, à suivre la traque des criminels responsables des attentats, encore une fois les médias relaient la parole des anonymes, de la foules, des proches, c’est un pot-pourri de l’information, du racolage, de la pudeur et du sensationnel. C’était il y a longtemps, la foule est devenue Charlie, le monde est devenu Charlie, sans savoir exactement qu’est-ce que Charlie, qui est Charlie ; Charlie c’est un moule pour contenir et modeler tout le pathos charrié par la foule et par les flots boueux des fleuves médiatiques. Tout doit entrer dans Charlie, c’est une étiquette, une AOC de la douleur, de la dignité et de la lutte contre la peur.

Déjà demain, et hier sont morts les terroristes, personne ne pleurent de ne pas pouvoir voir ses monstres au pilori de la justice, à croire que le peuple n’a plus croyance en la justice, mais le peuple est Charlie, le peuple dresse des crayons, le peuple n’a pas peur et c’est bien ainsi. Demain le peuple se réunit et marche, tous groupés, tous ensemble, ainsi réuni le troupeau de moutons n’a plus peur des loups et c’est beau, c’est légitime, comme les gazelles pour se prémunir des lions ; tous Charlie en oubliant qu’avant d’être mort Charlie Hebdo était bien seul. Tous unis contre la peur, le terrorisme, tous ces Charlie pensent découvrir la liberté d’expression, et s’inventant une nouvelle passion pour elle, comme si Charlie vivant le peuple était empêché d’être libre de son esprit, de son expression. Tout vas si vite, mercredi la stupeur, mercredi la colère, et dimanche déjà la joie, digne certes, mais joyeuses, on manifeste, on marche ensemble, on dresse devant soi son hastag, son logo ; je suis Charlie et dans la rue on fait son selfie, on porte son slogan, on montre que l’on appartient au groupe des gentils. Tout va si vite, c’était si loin, semble-t-il le temps où le manifestant manifestait sa voix en écrivant sur sa banderole l’expression de sa critique, de son soutien ; aujourd’hui on est tous Charlie et on imprime en A4 les mots-dièses de Twitter et on arbore le logo.

Et c’est beau, c’est sûr, puisque tout le monde le dit, tout le monde le pense, comme pour se rassurer que ce soit bien le cas, c’est reprit par les journaux, par la télé, il y a deux jours encore j’étais dans l’affection sincère, la stupeur, j’avais mal pour eux en visionnant en moi cette scène d’exécution, j’avais mal en réalisant n’avoir jamais usé de ma liberté d’expression assez loin pour être - utile - ; j’étais dans l’affection et je trouvais cela saint, mais c’était il y a trois jours et dimanche il est de bon ton d’affirmer l’espoir, le bonheur et la joie de voir le peuple ensemble, debout. Mais moi je suis comme un plongeur en eau profonde qui remonte trop vite à la surface, sans marquer ses paliers. De l’horreur d’un massacre, à une forme de liesse populaire, dans les rues les gens semblent heureux comme si nous venions de gagner une coupe. Et moi j’ai du mal à les suivre.

Tout vas si vite, mercredi le massacre et au soir de dimanche, déjà, enfin, le grand divertissement télévisuel du service public ; chanteurs pour l’émotion, humoristes pour l’impertinence et dans l’écrin de l’auditorium de la maison de la radio un parterre hétéroclite de public. J’ai la sensation d’être ivre, d’un mauvais trip, d’une drôle d’émission, on s’y sent libre d’expression parce que l’on peut dire bite à la télé. Tous sont Charlie, certains sont charlots, les humoristes ressortent les vannes qu’hier déjà nous lisions sur twitter ou que nous faisons sur la toile ; tout va trop vite.

Tout va si vite.

Tout est allé si vite, les attentats, la mort, l’information, la foule qui se lève et l’émission commémorative, en moins d’une semaine. Et je doute que la pensée, que la réflexion, et même l’émotion puisse être digérées si rapidement ; laissez-nous donc le temps de penser par nous-même, nous exprimer par nous-même, ressentir pas nous même, être nous-même, et utiliser de nos esprits critiques par nous-même.

La liberté d’expression n’est pas une invention, ni une possession de Charlie Hebdo. La liberté d’expression n’a pas attendue les morts et la violence de ces attentats pour être en danger, la pensée unique, la mondialisation de la pensée menace partout et tout le monde. Partout de par le monde, des journalistes luttent et meurent pour ou à cause de leur liberté d’expression. Il n’y a rien de neuf, rien de nouveau, et Charlie Hebdo avait besoin de nous avant, hier, demain, toujours, et la pensée a besoin que l’on cultive notre pensée, la pensée a besoin de notre culture, l’esprit critique à besoin de notre liberté d’expression pour s’inscrire dans le monde, demain, hier, toujours, rien de neuf sur le front de la pensée, de la littérature, et de l’autocensure.

Mais pourtant, à priori, tout va si vite …

Hier j’ai voulu faire preuve de sincérité et d’irrévérence, aujourd’hui je mise sur mon ressenti, je sais que je suis paradoxal à fustiger les réactions à chaud tout en mettant la mienne en place. Je ne me sens pas Charlie, je ne l’affiche pas, je ne le revendique pas parce que je ne me sens pas légitime pour me prétendre Charlie, si ce Charlie est bien Charlie Hebdo. Mais en essayant d’avoir une plume impertinente, irrévérencieuse, j’espère rendre hommage et m’inscrire dans la tradition des pamphlétaires, tradition à laquelle Charlie appartenait. Il ne suffit pas d’imprimer son logo et scander son slogan pour pouvoir se revendiquer d’une liberté d’expression. A ma façon, laborieuse peut-être et maladroite, je forge ma prose critique et j’espère que je serai debout quand la foule sera dispersée, retournée à son quotidien, laissant dans le paysages les tombes couchées de ces agitateurs d’idées.

2026 jours que je suis ici sans titre

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Rédigé par Ceci est un blog

Publié dans #Je est un Blog, #Réflexion, #Polémique

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